La sexualité se vit à partir de notre vécu, nos expériences positives et traumatiques, nos émotions, nos manques et nos peurs, nos aspirations, ou encore notre sensibilité esthétique et créative. Chaque personne entre dans la sexualité avec son parcours singulier, et de cela résulte une grande diversité en matière de goûts sexuels. Nous ne parlons pas tous le même langage sexuel. Nous pouvons aimer profondément quelqu’un, désirer cette personne, être émotionnellement proche d’elle et ne pas savoir comment lui donner du plaisir ou activer son désir. Beaucoup pensent alors à une incompatibilité sexuelle, crainte comme définitive.
C’est à partir de ce constat que la sexologue somatique américaine Jaiya Ma a développé le modèle des Erotic Blueprints, traduit en français par « langages érotiques ». Après avoir observé des schémas récurrents dans les expériences d’excitation de ses patients, elle a identifié cinq grandes portes d’entrée du désir : le langage énergétique, le sensuel, le sexuel, le kinky et le métamorphe. Son modèle repose sur l’idée que ce qui active fortement l’excitation chez une personne peut laisser une autre relativement indifférente, voire produire l’effet inverse.
L’intérêt de cette grille est de donner un vocabulaire, une compréhension théorique et des outils d’exploration pratique pour observer notre propre érotisme : qu’est-ce qui m’éveille ? Qu’est-ce qui me met en mouvement ? De quoi mon corps a-t-il besoin pour que le désir apparaisse ? Quelles émotions ai-je besoin de ressentir ? Quelle place occupent le toucher, l’imaginaire, la nouveauté, l’attente, la proximité, l’intensité ou encore la stimulation sexuelle directe ?
Ces questions permettent de mieux comprendre que le désir n’est pas une quantité de libido mais une qualité érotique : il possède une architecture, des chemins d’accès, des conditions d’émergence que les langages érotiques permettent de dévoiler. Cet article aborde les langages érotiques au niveau personnel. J'évoquerai dans un second les enjeux spécifiques pour les couples.
Les cinq langages érotiques
Les cinq langages sont l’Énergétique, le Sensuel, le Sexuel, le Kinky et le Métamorphe. Chacun de ces langages a ses atouts et ses inconvénients et aucun n’est mieux qu’un autre. Chacun d’entre eux implique une manière particulière de toucher, de séduire, de se positionner relationnellement, de se projeter et de fantasmer, de désirer bien sûr. Les langages érotiques ne constituent pas des personnalités sexuelles au sens strict : une même personne peut se reconnaître dans plusieurs d’entre eux, avec un langage plus dominant à un moment donné de sa vie.
Il est essentiel de ne pas confondre préférence érotique et identité. Une préférence en matière de langage ne vous définit pas, ne signifie pas que vous apprécierez tous les éléments qui le composent, ni que des aspects appartenant à d'autres langages ne seront pas à votre goût. Vos préférences sont comme l’architecture de votre univers érotique. Cette architecture peut avoir une dominance claire et être agrémentée d’éléments, plus discrets et plus rares, venus d’autres langages. On peut rapprocher cela d'un tableau, dont la couleur bleue dominante serait enrichie et complexifiée par des touches de rouge ou d'orange.
Le langage énergétique : le désir commence avant le contact
Chez la personne à dominante énergétique, l’excitation apparaît avant même que le corps soit touché. Pour elle, l’attente, la distance, le regard, la taquinerie, la tension érotique et l’anticipation sont des leviers d’excitation essentiels. Elle se projette et fantasme, et ce qu’elle imagine avec sa tête, elle le transfère dans son corps, faisant descendre le fantasme dans des ressentis physiques et sensoriels. La sexualité physique est moins importante que ce qu'elle ressent en amont. Elle a besoin de peu de stimulation physique pour entrer dans une expérience de plaisir très profonde.
Il y a chez l’énergétique quelque chose qui tient du temps suspendu : un regard qui dure, une proximité sans contact, un sous-entendu, l’idée d’un rapprochement qui pourrait avoir lieu, etc. C’est une sexualité de la subtilité où le désir, l’excitation et la jouissance ne naissent pas tant dans le contact que dans ce qui le précède et l’électrise. L'énergétique joue avec le temps, qui agit comme un amplificateur, et l'imaginaire érotique et les fantasmes tiennent un rôle important dans cette construction progressive du désir.
Les ressentis sont essentiellement internes, c'est pourquoi les personnes pratiquant le tantra et le tao sexuel y sont souvent très sensibles. Elles décrivent alors une sensation d'envahissement, d'absorption ou de dissolution dans le plaisir.
La personne énergétique ressent très intensément les variations de son environnement et de son propre état intérieur. Le toucher trop rapide, trop direct ou trop intense peut couper ce qui était en train de se construire. Au contraire, un toucher léger, subtil, le micromouvement ou l’immobilité peuvent générer un orgasme du corps entier. La personne énergétique peut ainsi avoir besoin de préserver une part de mystère et d’espace autour de l’expérience, afin que son imagination puisse continuer à participer pleinement à l’excitation.
Le langage sensuel : l’art et les sens au service de l’érotisme
La personne sensuelle entre dans la sexualité par les sens : le toucher, les odeurs, les sons, la lumière, la température, les matières, les goûts, le visuel, l'atmosphère et la qualité du contact corporel sont les fondements de son excitation. Chaque sens est vécu de manière amplifiée. Le langage sensuel invite ainsi à sortir d’une vision génitale de la sexualité : grâce aux sens, le corps entier devient un instrument de plaisir. Le contexte n’est donc pas un simple décor : il participe directement à la manière dont la personne ressent et investit l’expérience érotique.
On entre également dans une dimension plus esthétique de la sexualité. Les personnes sensuelles sont les artistes du sexe, leur sensibilité leur permettant de poétiser ce qui se présente à elles dans le contexte érotique. Elles peuvent apprécier des jeux de miroirs, de lumière, de couleurs, le contact de différentes textures et matières (velours, soie, cuir, verre, etc.), les variations de température, s’enivrer des odeurs (de la peau, du corps, de la transpiration, d’un parfum), des goûts (de la peau, de la transpiration, ou d’un interlude de boissons et sucreries pendant la sexualité), d'une musique, etc.
Cette saturation des sens concourt à leur jouissance. C'est un langage qui savoure, qui se rassasie des stimulis sensoriels qui lui sont proposés. Pour autant, il ne s’agit pas nécessairement de rechercher toujours davantage de stimulations : la qualité des sensations compte autant que leur quantité. Un environnement trop chargé, trop bruyant ou trop stimulant peut au contraire devenir envahissant et empêcher la personne de se laisser pleinement traverser par ce qu’elle ressent.
Enfin, l’indispensable du langage sensuel est l’état de détente : c’est de la détente que va naître la disponibilité sexuelle. Le stress, les préoccupations, la charge mentale sont l’ennemi numéro un de ce langage. La qualité de l’environnement est donc à la fois matérielle, et corporelle.
Le langage sexuel : quand la flamme est toujours là
Ce langage correspond à l’image conventionnelle que notre culture se fait de la sexualité. Beaucoup de personnes le considèrent même comme « la sexualité », et c’est justement pour cela qu’il est essentiel de le distinguer des autres. Ce langage correspond à une sexualité passionnée, spontanée, animale et directe. L’excitation est liée à la nudité, à l’attirance physique, au contact sexuel, à l’excitation génitale, aux gestes et à l’acte sexuel.
Le langage sexuel se définit par une sexualité très corporelle et une forte libido. Il est souvent partagé par les deux partenaires en début de relation, mais pour une personne à dominante sexuelle, il va se maintenir dans le temps. Cela peut être particulièrement confortable pour le partenaire : il n’a pas besoin d’entretenir la flamme, elle est toujours là. Une personne au langage sexuel est très peu préoccupée par le romantisme du contexte, le confort, l’apparence, l’épilation, etc. Son désir est là, il s’active facilement et elle est presque toujours partante pour le savourer. Il n’a que peu de conditions pour avoir envie, et comprend parfois difficilement que d’autres aient besoin de temps, de stimulation sensorielle, etc.
La sexualité est fondamentale pour son bien-être, elle fait partie de sa composante identitaire et lui donne accès à un état de détente. Cela entraine un besoin de clarté ou de certitude : elle a besoin de savoir qu’elle va faire l’amour. À l’inverse du langage sensuel pour lequel la détente ouvre la voie à la sexualité, le langage sexuel fait de la sexualité une source de détente.
Les personnes au langage sexuel peuvent grandement souffrir d’une baisse de désir ou d’une absence de désir de leur partenaire. La frustration est physique, émotionnelle et relationnelle, et elle atteint la dimension identitaire et narcissique. Il est important de comprendre ici que le malentendu n’est pas lié à une différence de libido ou un manque d’attirance, mais à une différence de porte d’entrée du désir.
Le langage kinky : la jouissance par la transgression
Le langage « kinky », de l’anglais « excentrique, tordu, étrange, hors norme », recouvre un champ très large et décrit une excitation qui se nourrit de l’interdit, des tabous, des dynamiques de pouvoir, etc. Il y a là un besoin de sensations fortes et d’intensité émotionnelle ainsi qu’un goût pour la transgression. Ce langage est le plus psychologique de tous, parce qu’il joue sur les normes sociales et psychiques et qu’il fonde sa jouissance sur la transgression des limites.
Une autre originalité de ce langage est que ce qui est « kinky » dépend entièrement de la personne. Ce qui est transgressif pour l’un peut être parfaitement banal pour l’autre : deux personnes au langage kinky peuvent donc avoir une sexualité tout à fait différente. La transgression n'est donc pas nécessairement liée à quelque chose d'objectivement « extrême ». Bien que cela soit propre à chacun, on retrouve couramment dans ce langage un goût pour une séduction provocatrice et jouant des rapports de force, les jeux de rôles, la domination et la soumission, les formes légères de BDSM et certaines paraphilies.
L’excitation s’enracine donc dans le jeu avec l’interdit, qui peut être psychologique comme physique. Sur le plan psychologique, il peut s’agir de jeux de rôles, de scénarios, de dynamiques de pouvoir autour de la séduction ou de la jouissance, d’excitation par la contrainte, d’ordres, etc. Sur le plan physique, il peut s’agir de jeux d’impacts, d’attaches ou de contraintes, de pratiques spécifiques. La possibilité d’explorer une facette de soi-même ou de sortir temporairement de son identité habituelle constitue un aspect important de ce langage, qui ouvre donc une place importante à la créativité. La dimension identitaire est donc essentielle ici. Le langage kinky peut être une façon d’explorer des facettes de soi qui n’ont pas l’occasion de se révéler dans le quotidien : une personnalité dominante, parfaitement soumise, très séductrice, etc. Souvent, ce n’est pas tant ce qui se passe que la personne apprécie mais ce qu’elle y devient.
Pour la personne à dominante kinky, une sexualité trop prévisible, trop conventionnelle ou dénuée de jeu peut rapidement perdre de son attrait. L’excitation a besoin de surprise, de tension, de transgression ou d’un scénario qui vient déplacer les repères habituels. Parce que le kinky joue avec la norme, son excitation se nourrit de l’inattendu : ne pas savoir ce qui va se passer ni où le jeu va nous emmener. C’est un langage qui pose la question de la limite, de soi, de l’autre, de la relation, du corps, du psychisme, de la société.
Le langage métamorphe : quatre portes d’accès au désir
Le métamorphe est présenté comme le langage le plus polyvalent, parce qu’il est sensible aux autre autres langages : l'anticipation, la saturation des sens, l’instinctivité crue, la transgression, tout cela active le désir du métamorphe. Son désir est mobile, protéiforme, gourmand et adaptable. Le langage choisi dépendra alors du partenaire, du contexte, de l'état intérieur, de la disponibilité émotionnelle et psychique. Cette capacité à circuler entre plusieurs univers érotiques peut également favoriser la curiosité, la créativité et une certaine souplesse dans la vie sexuelle.
Un métamorphe peut avoir un langage de prédilection. Dans ce cas, sa dominance n'exclura aucun des autres langages. Sa préférence pour le sensuel, par exemple, n'effacera en rien son goût pour le kinky, le sexuel ou l'énergétique. Cette diversité est une véritable richesse érotique. Elle permet de varier les expériences, d’explorer différentes manières de ressentir du plaisir et de s’adapter facilement aux préférences d’un partenaire. C'est donc un langage confortable dans le couple, car il permet de trouver un terrain de jeu érotique facilement.
Le risque de ce langage, justement du fait de sa souplesse, est la suradaptation. Ayant développé sa capacité à rejoindre l’autre, le métamorphe peut perdre de vue ses propres élans. Il peut être stimulé par ce qui stimule l’autre, l'apprécier et se montrer très disponible, sans forcément savoir distinguer ce qui lui fait réellement envie de ce qu’il est capable d’apprécier ou d’accompagner. La polyvalence n’est donc pas toujours synonyme de liberté.
L’enjeu n’est pas de choisir un langage, mais de pouvoir reconnaître ce qui, parmi toutes ces possibilités, est véritablement vivant et nourrissant pour soi dans l’instant vécu.
Pourquoi connaître son langage érotique ?
Identifier ses langages permet avant tout de mieux se connaître. La sexualité est trop souvent pensée en termes de pratiques : « j’aime telle position, je n’aime pas telle pratique, je préfère faire ceci, je suis bon dans cela ». C’est oublier qu’une pratique sexuelle peut se vivre de diverses façons, selon qu’on change la dynamique relationnelle et l’intention.
Un même acte sexuel peut être vécu sur le mode énergétique, sensuel, sexuel ou kinky. Derrière une pratique que l’on apprécie, il y a avant tout la façon dont on aime la vivre. C'est là que se dévoile notre (ou nos) langage avec sa palette de touchers, de sensibilités, d’émotions et de dynamiques relationnelles.
Pourquoi cette situation m’excite-t-elle ? Qu'est-ce que je savoure tout particulièrement ? Qu'est-ce qui me nourrit ? Est-ce le contact physique, l'anticipation, la nouveauté, le fait d'être désiré, ou désirant, l'attente, le fait d'être vu, de lâcher le contrôle ou de prendre le lead, la transgression ? Est-ce que cette pratique me plaît lorsqu’elle est faite de manière dévotionnelle, dominatrice, soumise, joueuse, sacralisée ?
Ces questions permettent de passer d’une sexualité pensée uniquement en termes de techniques à une compréhension beaucoup plus fine de son propre érotisme.
La première étape des langages érotiques est la connaissance de soi. La deuxième est la connaissance du partenaire et de ses voies d'accès au désir, et la troisième l'élaboration d'un érotisme commun entre les partenaires. J’aborderai dans un prochain article l'interaction des langages dans la relation de couple et la façon dont on peut les concilier, car si les langages ne se croisent pas, ce qui active l'un peut éteindre l'autre.
F.A.Q. – Les langages érotiques
Qu'est-ce qu'un langage érotique ?
Les langages érotiques sont une grille de lecture qui décrit différentes manières d'entrer dans l'excitation et le désir. Elle distingue cinq grands langages, qui fonctionnent comme des portes d’entrée du désir. Connaître nos (ou notre) portes d’entrées permet de prendre conscience de notre langage dominant, et de nourrir notre érotisme en fonction.
Quels sont les cinq langages érotiques ?
Les cinq langages sont l'énergétique, le sensuel, le sexuel, le kinky et le métamorphe. Chacun correspond à une manière particulière dont l'excitation peut être favorisée, par exemple par l'anticipation, les sensations, la stimulation sexuelle directe, l'imaginaire ou une combinaison de plusieurs voies.
Peut-on avoir plusieurs langages érotiques ?
Oui. Le modèle ne doit pas être compris comme une classification rigide. Une personne peut se reconnaître dans plusieurs langages, avec une dominante qui peut elle-même varier selon les périodes de vie, les partenaires ou les contextes.
Les langages érotiques peuvent-ils changer ?
Oui. Notre manière d'entrer dans le désir peut évoluer avec nos expériences, notre âge, notre contexte relationnel, notre rapport au corps et notre histoire personnelle. Il est donc préférable de les considérer comme des portes d'entrée du désir plutôt que comme des étiquettes définitives.